Selon le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, dans 80% des cas rapportés à la police, les victimes sont des femmes.
Selon le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, dans 80% des cas rapportés à la police, les victimes sont des femmes.

Hausse de la violence conjugale?

François Daniel
EAP
Douze en 2018, onze en 2019, voilà qu’en 2020 le chiffre grimpe à vingt-et-un pour redescendre à dix-sept en 2021. Mais l’année n’est pas finie. Il s’agit du nombre de féminicides survenus au Québec.  

«Du jamais vu» se sont alarmés certains organismes d’hébergement pour femmes, dont Citad’Elle, une maison d’hébergement pour femmes en détresse à Lachute. La pandémie a-t-elle joué un rôle dans l’augmentation des féminicides?  

Le raisonnement est le suivant: papa a perdu son job parce que la shoppe est fermée, dans certains cas pour toujours. Maman télétravaille avec les enfants dans les pattes parce que les cours sont suspendus. On ne peut même pas s’amuser: restos, bars, salles de spectacles, arénas sont interdits. La peur s’installe, on s’énerve, on est exaspéré, désemparé, on s’engueule et au bout du compte, on pète une coche ce qui a parfois des conséquences funestes.  

La violence conjugale n’a pas attendu la pandémie pour se manifester. Il s’agit d’un phénomène vieux comme la terre et dont les causes sont complexes, mais qu’on peut ramener à deux caractéristiques principales: volonté de contrôle et affirmation de pouvoir.  

Pour Marie Lévesque, responsable des communications à Citad’Elle, il importe de distinguer les facteurs de risque des causes elles-mêmes. Ces facteurs, pauvreté, origine ethnique, instruction défaillante, ne sont pas des absolus, car la violence conjugale ne connaît pas de frontières. Elle ignore les classes sociales. On la retrouve tout autant chez les universitaires que chez les analphabètes, dans les beaux quartiers comme dans les HLM. Elle est plutôt le résultat d’une transmission par l’éducation de stéréotypes (homme=domination, femme=soumission) et d’un vestige du manque d’équité qui en découle.  

En outre, elle obéit à un cycle (voir encadré). Revenons à la Covid. S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions sur son influence, à Citad’Elle, on possède quand même des indices. Au début du confinement, dit Mme Lévesque, c’était «dangereusement tranquille». Le téléphone était muet. Les visites à la maison d’hébergement, moins nombreuses. Avait-on peur du virus? Possible. Plus vraisemblable, l’agresseur et la victime étant constamment en présence l’un de l’autre, cette dernière n’osait plus bouger, encore moins appeler à l’aide. Puis, à compter de l’été 2020, avec l’arrivée de la seconde vague, les demandes d’assistance à Citad’Elle ont augmenté. L’annonce des féminicides qui se sont succédé à un rythme inquiétant y a probablement été pour quelque chose. Actuellement, la maison d’hébergement affiche complet (elle peut accueillir 13 personnes), une augmentation de près de 10% de l’occupation qui est passée de 75% en 2020 à 84% cette année. Elle a dû recommander plusieurs femmes à d’autres maisons des Laurentides. Autre indication. ACCROC est un organisme laurentien qui offre du soutien aux hommes qui ont des comportements violents ou des difficultés dans leurs relations.  

Le directeur, Steeve Mimeault, a vu en 2020 les demandes d’aide passer de 300 à 421, une augmentation de 25% par rapport à l’année précédente. D’avril à septembre 2021, il a reçu 325 appels à l’aide; il s’attend à en recevoir encore 300 autres d’ici la fin de l’année.  

Plusieurs hommes ont des réactions qui les inquiètent au point de ne pas se reconnaître, dit en substance M. Mimeault qui pense que l’isolement social est un facteur déterminant. En somme, tout indique que le confinement et la raréfaction des échanges normaux dans la communauté ont eu une influence sur la violence conjugale. En revanche, comme on en a beaucoup parlé dans les médias cela a entraîné dans la population une prise de conscience qui pourrait se révéler positive à long terme.  

Le cycle de la violence conjugale 

Cela commence par une tension dans le couple. L’ambiance est à couper au couteau. Lui est maussade, ombrageux; elle marche sur des œufs. Elle sent que quelque chose ne va pas. L’orage éclate. Cela peut être une agression verbale, une paire de claques ou pire. La victime se sent humiliée, outragée. Elle éprouve de la colère. Cette colère, dit Marie Lévesque, est une alliée. Si la femme nous contacte à ce moment, nous pouvons l’aider. Malheureusement, la colère s’émousse pour faire place à la rationalisation. L’agresseur justifie son geste et finit par semer la graine du doute dans l’esprit de la victime. Il a cogné parce qu’il est excédé du chômage, parce que les enfants l’exaspèrent, parce que… viennent les remords. Il jure que cela ne se reproduira plus, qu’il va changer, qu’il va demander de l’aide. Et elle le croit. Alors, commence une période de rémission, la lune de miel pour ainsi dire. Les choses redeviennent comme avant. Tout est beau, on s’aime, le ciel est bleu… Jusqu’à ce que les nuages arrivent et que la tension s’installe. Et le cycle recommence.