Le Barbu de Ville
Le Barbu de Ville

E.T. téléphone maison

Patrick Beauséjour
EAP
En bon pauvre, nous avions Premier Choix, l'ancêtre de Super Écran avec à chaque mois un petit livret qui contenait l’horaire des vues. Un genre de TV Hebdo. Nous avions aussi l'Almanach du peuple, l’ancêtre de Météo Média, mais en papier. L'Almanach prédisait la température de chaque journée de l'année, plus d’un an à l’avance. J'ai connu du monde qui ne jurait que par cette publication. Nous avions Premier Choix, mais je n'ai jamais vu, de mémoire, le frigidaire plein chez nous. J'en conclus que les Beauséjour du petit Canada étaient plutôt cinéphiles qu’épicuriens. 

Je n’ai de mémoire presque jamais fait d’activités en famille, jamais été à Terre des Hommes, jamais été au resto, jamais été à la cabane à sucre et, évidemment, jamais fait de voyage. De mémoire d’un barbu de 47 ans, laisse-moi te raconter la seule fois que moi, Balloune, ma mère Mado et mon père Dédé avons fait une activité ensemble. La seule et unique fois! Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais directement en enfer! Nous avons fait une activité ensemble grâce à Steven Spielberg.   

 J'avais 9 ans et mon frère Balloune 5 ans. Nous étions des petits singes à batteries inépuisables! Le carré du p'tit Canada n'avait pas de secret pour nous. L'été nous allions ramasser des fraises chez le bonhomme Jetté et faire assez d'argent pour aller s'acheter une patate frite vinaigre au Carré du Poulet su'a Maine. Il n’y avait rien de meilleur qu’une graisseuse avec un p’tit Coke en vitre. Mon 1982 sent la graisse « pétaque » frite. Mon 1982 a les yeux ronds de mon p’tit frère, des yeux comme des billes devant la devanture du Carré du Poulet! Mon 1982 goûte les fraises fraîchement cueillies de la famille Jetté à Mirabel! Mon 1982 goûte aussi les becs sucrés donnés à une fille entre un rang de fraise et une toilette chimique. Romantique de même. Je ne me souviens même pas de son nom, mais je me souviens de ses lèvres. Mon 1982 a le son d’Ozzy Osbourne dans les speakers de l’autobus vers le chemin du retour.  

  Mon 1982 c'est aussi mon meilleur ennemi Stoney*, qui habitait sur la rue Mickaël juste à côté du HLM sur le coin de la rue. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression qu'au primaire tout le monde avait un meilleur ennemi. Je ne pourrais pas vous expliquer ce phénomène, mais je vous garantis que le mien c'était le pire sur lequel on pouvait tomber!   

 Mon histoire de haine avec Stoney a commencé à l'école Saint-Alexandre de la première journée du primaire à la dernière journée de la 3e année. Jusqu'à l'événement, jusqu'à ce qu'on se donne des tapes su'a yeule! Par la suite, nous avions comme on dit dans le métier un «gentleman agreement». Je dois dire qu'il était le petit garçon «hot» de ma classe et peut-être même de l'école au complet. Toujours habillé à la mode, toujours avec les autres «hot» à casser du sucre sur le dos des perdus comme moi. Moi j'étais toute sauf «hot».   

 Je n'étais pas à la mode. Ça n'a jamais été à la mode de toute façon d'être pauvre. J'aurais dû dire aux autres que mes parents pratiquaient la simplicité volontaire. Je résume nos chicanes: lui était confiant, fort, sportif et avait une haine intérieure surprenante. Il était toujours en train d'achaler les plus faibles. Moi j'étais la victime parfaite, je suis né victime.   

Le jour J… dernière journée d'école de la troisième dans la classe de Mme Legault. Au dernier cours, il m'invite au rack à bicycle. Je tremble dans mes culottes de pauvre, de p'tit gars frêle, de p'tit gars qui mange déjà assez de claques sa yeule chez eux. Je suis battu d'avance. Je me débats déjà chez nous chaque jour que le Bon Dieu amène…  

À la fin des cours, je me retrouve entouré de monde qui venait assister à un combat et pour mon plus grand malheur, j'étais l'un des deux batailleurs. Il souriait de bonheur et avait un goût de sang dans la bouche, c'est certain. J'ai fermé les yeux et j'ai lancé mon poing en uppercut pareil comme Gaëtan Hart, celui qu'on surnommait Le Steak! Mon poing a atterri direct sur son menton. Comme dans le film Raging Bull, j’étais devenu Jack La Motta. J’ai vu dans mes yeux Stoney tomber sur le cul. J’ai vu dans ses yeux la peur et la honte.  Moi je n’étais pas euphorique, ni content, ni heureux. J’étais juste soulagé. J’avais vaincu ma peur, vaincu mon meilleur ennemi. J’avais gagné ma paix!  

Le lendemain, au début des vacances, j’ai retiré tout l’argent que j’avais accumulé durant mon année scolaire à la caisse Desjardins de la rue Principale. Je voulais célébrer la fin des classes et l’arrivée au cinéma de Lachute du nouveau film de Steven Spielberg, E.T.! J’ai retiré toutes mes économies pour avoir assez de sous pour 4 billets pour la grande vue, 4 popcorn pleins de beurre et 4 liqueurs!   

 J’ai demandé à mon père Dédé de ne pas être soûl pour aller au cinéma. C’est pour ça que nous avons été à la représentation de midi. Il fallait aussi apporter du cannage pour les pauvres. C’est quand même ironique des pauvres qui apportent du manger pour les pauvres. J’ai fait des X sur les cannes de conserve pour voir s’il y a une de ces cannes qui reviendrait à la maison. Il est midi moins le quart, Dédé n’a pas bu une goutte de boisson, Mado a roulé assez de cigarettes pour tenir tout le film, Balloune boude un peu, il voudrait aller pêcher et moi je suis en mode 7e art. J'ai un rendez-vous avec un extra-terrestre!   

J’adorais le vieux cinéma de Lachute qui avait des airs de ces théâtres des années 50. Le VHS a tué notre salle de cinéma. Le vulgaire VHS a tué une institution. J'ai les yeux gros comme des trente sous devant l’immense écran, mon frère a la face pleine de popcorn et moi je me demande ce que j’aime le plus à ce moment précis… La face pleine de popcorn de mon petit frère reste encore aujourd’hui l’une des plus belles images qui ne m’est jamais eu donné d’observer! Mado fume comme une cheminée et Dédé a les mêmes trente sous que moi dans les yeux. J’aurais tellement voulu que ce moment soit éternel. E.T. est un film magique, qui a réuni les 4 membres de ma famille l’espace d’un doux souvenir.   

Encore aujourd’hui, seulement par les beaux soirs étoilés, je crois apercevoir E.T. dans un panier à bicycle traversant le ciel avec la pleine lune en arrière-plan. Pis c’est mon frère Balloune, la face pleine de popcorn, qui te promène dans l'infini de mes souvenirs!  


*Afin de le protéger (!), le surnom de mon meilleur ennemi a été modifié  

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